une idée ... (suite)
Tout semble se jouer dans la mémoire. Chez les animaux, tout se passe comme si elle était verrouillée, de l'intérieur comme de l'extérieur. Il semblerait acquis qu'ils ne puissent guère intervenir sur eux-mêmes pour la faire évoluer ; ou alors de très peu, à notre contact, quand il s'agirait pour eux de s'adapter à un nouvel environnement, proposé, mais le plus souvent imposé par nous.
Pour nous, tout semble s'être joué et continuerait de se jouer dans notre mémoire. Notre activité cérébrale s'exercerait dans deux champs distincts, absolument étrangers l'un à l'autre, l'un plutôt tracé, l'autre vaste au possible ; l'un totalement artificiel, l'autre absolument naturel. A cela, il n'y aurait rien à redire. Ce serait là toute l'originalité de notre aventure, son caractère unique. Et pour s'exercer, cette activité cérébrale emprunterait deux voies parallèles qui, ne se connaissant aucune intersection, permettraient que se manifestent ainsi deux activités mentales pour ainsi dire incompatibles, l'une purement intellectuelle, spéculative, voire pratique et donc réaliste, l'autre essentiellement spirituelle. Les deux voies, mais bien entendu en réalité les connexions empruntées par l'une ou l'autre activité, chacune séparément, auraient encore ceci de distinctes que dans le cas de l'activité intellectuelle ( usant comme on le sait, de concepts), celle-ci y laisserait son empreinte, au sens éthologique du terme. Elle serait seule en mesure de le faire et nous savons qu'une voie de communication, lorsqu'elle est empruntée, doit pouvoir rester libre pour autant. Y aurait-il en vérité deux voies, ou plutôt chevauchement incompatible, d'une activité sur l'autre ? Surtout quand on sait que même s'il se trouvait deux voies dans notre organisme, dans l'organisation cérébrale, il faudrait qu'elles s'interpénètrent pour ne former qu'un tout. Il faudrait donc considérer que les connexions sont plutôt exclusivement et constamment mobilisées par une activité intellectuelle, le plus communément d'ordre pratique, pour qu'au niveau sensori-moteur soit effectué par nous, surtout et d'abord, tous les automatismes et les répétions que l'on sait - mais au point que de telles connexions finiraient par encombrer la voie ( jusqu'à provoquer ralentissement et embouteillage ! ). Soyons sérieux. Une activité intellectuelle incessante pourrait-elle occuper toute la place sur cette voie, et provoquer la mise à l'écart, l'étouffement de l'activité spirituelle ? Sans doute. L'intelligence pratique est tournée vers l'action, elle a des objectifs. Du simple au complexe, elle exige discipline, concentration, représentation, mémorisations des techniques jusqu'à plus soif, au point de verser dans la routine et le mimétisme ( qui serait notre "pente naturelle", et la facilité ... ). Or, obéir à la pente suppose qu'on obéisse d'abord à la gravitation. Et comme il se trouve que toute action devrait se proposer de satisfaire nos besoins, d'améliorer notre environnement, en agissant précisément sur la matière inerte, ( comme aussi vivante, au sein de la nature, ce qui est toute la question ), il est de plus en plus difficile de vouloir s'y opposer au quotidien. La pénibilité, le temps de vie consacré à l'activité professionnelle sont au coeur du sujet dans un monde virtuel de plus en plus éloigné du monde naturel. Au point qu'on y laisserait notre liberté, ce qui reviendrait à considérer que cette liberté perdue, pour beaucoup d'entre nous, vaudrait moins que de n'y avoir jamais accédé, comme c'est le cas de l'animal sauvage, immergé au sein de la nature.
La voie spirituelle ne laisse pas d'empreintes dans nos connexions, ni même dans notre mémoire. Cette voie est mouvement. Sa mémoire est vive. Elle ne fait pas appel à la représentation. Elle est ouverte, attentive d'abord à la vie, curieuse de tout ce qui s'y présente. Elle répugne à user du langage et préfère le silence. A moins qu'il ne tende au mouvement. Quand les mots viennent tout seuls, écrire ou parler nous font alors oublier que cela se fait avec des mots. Et les mots, pris isolément, sont comme autant d'images, d'empreintes inertes laissées dans la mémoire. Or la conscience du spirituel est vaste mémoire, comme celle de toute une vie qui ne peut être scindée.
La voie spirituelle est évidemment celle de la liberté, de la liberté originelle.
Notre ancêtre hominien ne s'est pas "trouvé" libre de faire ce qu'il voulait au milieu de la Place de la Concorde, mais bien au sein de la nature ( vierge comme il est dit, mais vierge de quoi, précisément ?) d'une nature "d'avant" les hommes. Il ne s'est pas "fait libre", il ne s'est pas "rendu libre", ou plus libre. Cela s'est fait en lui. Il s'est trouvé libre de faire ce qu'il voulait, de choisir donc "d'être" ou de "faire". Le premier état est celui d'un acte gratuit, libre et conscient, le second celui d'une action délibérée (mais celle-ci parmi les premières pour sa sécurité, sa survie nous dira-t-on. ) Mais les primates les plus frêles n'ont-ils pas survécu sans cette liberté, aux côtés du gorille et du chimpanzé ?
L'attitude créative de l'artiste consisterait à faire que l'intelligence pratique emboîte le pas dans la voie libre, éclairée par le spirituel.