Quoi l'éternité ? ( roman - suite )

Publié le par jean francis evenou

Si c'est le galbe du violon, rien n'est plus magique. Rien ne peut me fasciner autant que le violon. J'aime bien que toi aussi tu sois fasciné, disait-elle, posant sa main sur la sienne. Jimmy, lui, ne m'écoute pas, ne fait pas attention à moi. Regarde, j'ai mis beaucoup de soin à choisir ce rouge, celui qui l'a préparé est un grand sorcier, il connaît le fluide et la lumière, il connaît les trois fleurs du soleil. Le soleil aussi est comme cela, c'est une boule de feu, sa mémoire est sûre, sa lumière nous éclaire. Au gentil coquelicot, pour te troubler, le fils du soleil a su ajouter un peu du frisson fauve qui fait courir le vent sur le champ de blé, un peu de la tension qui dresse l'épi vers le ciel. Un peu seulement. C'est un sorcier. Et beaucoup, c'est vouloir enivrer, brûler le tournesol, lui faire perdre la tête, rendre fou le taureau devant la muleta. Le noir et le rouge,  c'est l'homme aussi, qui se verra mourir pour un sourire d'Andalousie. La mémoire en trop, c'est la mémoire à l'envers, le "remoimet" en verlan, la mémoire du temps, l'arrêt sur image, la pépite harpaillée dans le torrent. Tout cet or et cet argent. Et puis la bile qu'on se fait, disait-elle en riant, les dents jaunissantes, les ongles tu vois ! les cheveux aussi et la peau bientôt, tout entière. figée dans la cire et l'ivoire. Même les lettres d'amour, Mathieu, les photos - rien ne résiste à la mémoire du temps. Mais la racine, la sève, le bourgeon, c'est la cire qui fait chanter la mémoire du bois, vibrer la butineuse abeille. Il en faut. Il faut le rouge et le jaune, avant d'ajouter celui qui porte si discrètement la plus haute vibration, le ciel et la mer à l'infini, le sage bleuet, la troisième fleur du soleil.

- Il faut que tu m'aides, disait Mathieu. Je n'y arriverai pas tout seul.

- Si Mathieu, maintenant si. Il n'y a que comme cela que c'est simple. Moi je prends l'avion demain, très tôt. Je te promets qu'on se verra.

- Il faut m'aider maintenant, disait-il. Si la mémoire me revenait à l'instant, je n'en voudrais pas.

- Alors tu es gâté ! plaisantait-elle. Si la mémoire te revient, la mémoire te reviendra, et ça n'aura plus la même importance. Il ne s'agit pas de se souvenir ni de vouloir oublier, c'est plus simple que cela. Jimmy dit que la plus sûre des morts, c'est l'oubli. Il se trompe deux fois, sur l'oubli et sur la mort. Pour toi Mathieu l'important est de ne pas te tricoter de souvenirs, ni aujourd'hui, ni demain.

- Que dois-je faire ?

- Rien. Le tricot s'arrête, il te tombe des mains si tu vois les aiguilles, et cette écharpe dorée que tu voudrais longue comme ta vie.

- C'est comme cela que je fabrique mes souvenirs ?

- Oui ! disait-elle. C'est toi la tricoteuse. Le tricot et la tricoteuse, depuis que tu sais parler. Le petit enfant à qui on remet les aiguilles et le fil est si content. Les aiguilles s'agitent très habilement. Là est ton intelligence, là est la source  du milieu, où le fil pour toi s'écoule à l'envers pour que tu puisses remonter le fleuve du temps. Grand-père parle mieux que moi de ces choses-là. Si tu tiens le bon fil de la vérité, dit-il, tu verras la pelote du mensonge tout entière se dévider. Il te restera le fil invisible que tu croyais tenir. Il ajoute encore que l'homme n'est pas ce qu'il dit, c'est pour cela qu'il doit tenter de dire ce qu'il est. Crois-tu que Pénélope ait fait autre chose que d'oublier de vivre ? La tricoteuse a les mains liées à son ouvrage, le regard tourné vers le dedans. Personne ne peut voir tes souvenirs ni ce que tu penses. Alors pourquoi vouloir communiquer de cette façon ?


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