quoi ? — L'ETERNITE. (roman)

Publié le par jean francis evenou

Pourtant certains lui étaient venus, bizarrement. Comme des bulles qui remontent et refusent d'éclater. Il n'osait pas s'en servir. C'eut été comme de vouloir les capturer, les saisir entre deux doigts. S'agissant de la beauté de ses ongles, de la sensation trouble qu'en lui tout à l'heure elle croyait deviner, il aurait aimé lui dire ce qu'il en était, la clarté du dessin qu'il voyait, les mots qui s'y rapportaient. Il n'avait pas osé. L'arche de cycloïde. Cela ne faisait aucun doute. Il ne lui manquait que le papier, le crayon. A la naissance de l'ongle, et de chaque côté, oui, l'arche de cycloïde, comme une épure qu'il aurait su interrompre au sommet de sa courbe, pour la raccorder à cet autre sommet, d'une ellipse parfaitement allongée, de chaque côté encore jusqu'à l'extrêmité douce et achevée de l'ongle. Il aurait su faire cela dans des proportions qu'il connaissait. Pas n'importe quelle ellipse ! Celle-là qu'il voyait s'inscrire dans les proportions d'une figure idéale. C'était folie assurément mais son cerveau savait faire cela.

- Je te vois plongé dans tes pensées, disait Mauranne avec un peu d'ironie. Je t'ai vu plonger, disparaître de la surface de la mer, comme un dauphin. Tu n'es plus avec moi, insistait-elle, la main tendue vers lui dans un geste qui appelait la sienne.

Il osait toucher ses doigts.

Parfaite la naissance de l'ongle. La ligne de peau, très fine, très pure. Parfait aussi, sûrement, le croissant de lunule que la laque recouvrait. Une laque douce et froide sous son doigt.

- Je suis frappé par l'absence de défaut, disait-il, la même pureté du dessin, d'une même chose comme répétée, et pour chacun de tes doigts, l'arche de cycloÏde, là, montrait-il.

- Mais encore ? disait-elle amusée.

Elle se jouait de lui. Il y avait dans sa voix la même fluidité que dans cette matière qui savait capter toutes les lumières, allumant mille et mille incendies sous ses yeux.

- C'est la courbe que décrit dans l'espace le point de contact d'une bille avec le sol, quand la bille se met à rouler.

Il était content de cette mémoire qui lui venait, comme toute neuve.

- Du moins en savons-nous un peu plus ... peut-être exerçais-tu un métier d'architecte, d'ingénieur dans "l'autre" vie. Dans l'espace dis-tu ? Alors cette courbe n'existe que dans ta mémoire.  La bille roule sur le sol, et toi tu veux marcher dans le ciel, cher Mathieu !

Elle riait de bon coeur :

- Si tu en parais satisfait, comme d'une forme idéale, c'est qu'elle est arrêtée dans ta mémoire. La nature fait beaucoup mieux  !

Elle lui retirait sa main comme s'il venait de la décevoir.

- Pourquoi un pareil effort ? Est-ce que moi je me prive de te regarder ?

- C'est seulement un dessin, voulait dire Mathieu.

- C'est ce que je dis : ce dessin occupe ton esprit comme un encombrement sur la route des vacances ! ajoutait-elle si joyeusement qu'il s'en trouvait libéré. Qu'est-ce que tu vas en faire de ton dessin ? de faux ongles ? Quelle horreur !

Il était une nouvelle fois bousculé.

- C'est une chose si rare, voulait-il affirmer.

- Quoi donc ? Des ongles en amande ! Il y a des filles et des femmes sans doute, que tu n'as jamais approchées. Elles ont ce signe de belle santé. Même quand elles font les travaux les plus rudes. Elles ont aussi le cheveu sain et brillant. Tu ne trouveras pas deux amandes semblables au pied d'un amandier, disait-elle en souriant. Ces mains sont celles de ma mère, et je t'assure, les siennes étaient encore plus belles. J'ai retrouvé ses gestes, la source au pied de l'amandier. Nous savons cela. Sous mon doigt l'huile adoucit la vulve de mon sexe, nourrit mes ongles, apaise ma paupière. Ce sont les trois sources, les eaux-vies tu comprends ? les eaux vives de ta chair, ta mémoire, ton esprit à toi aussi. La femme rejoint l'homme en le recevant. L'homme, lui, ne peut en faire autant. Il arrive qu'il se perde dans la projection. Un jour je ferai que ton sexe ne fasse qu'un avec le mien. Ta source se fondera dans la mienne. Et c'est comme si pour toi maintenant, dans la source froide du milieu, celle de ton intelligence et de ta mémoire, se déversait aussi la première, celle de ton sexe et de ta chair, que leurs eaux mêlées se mêlaient alors à la troisième, la source du ciel, jamais dans l'autre sens. Je voudrais que tu vois tout cela, Mathieu, mais déjà si tu reconnais dans ton intelligence la source du milieu, c'est le ciel qui éclairera ton regard. Elle est comme la cathédrale, entre terre et ciel. Elle est comme le nuage aussi :  l'homme sans mémoire est une terre où il ne pleut jamais. Pourtant aucun nuage ne nous a jamais caché le ciel. Le fleuve aussi est la mémoire de tout ce qui vit sur terre. Ce sont les eaux souterraines portées à la lumière, entre terre et ciel déjà, avant de se jeter dans la mer, qui est si grande celle-là qu'aucun nuage jamais ne lui cachera tout à fait le ciel.

- D'où tiens-tu cette façon de parler ? demandait-il.

- De nulle part ! riait-elle. Je suis heureuse, je me saoûle de mots ! L'arche comment dis-tu ?

- De cycloïde.

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