Samedi 28 avril 2012
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Comment voulez-vous, me disait-il, que lors d'une rencontre, d'un premier contact avec une personne, votre curiosité de l'autre s'en tienne exclusivement et spontanément à son seul statut
professionnel, alors que vous n'êtes pas du tout dans le cadre particulier d'une stricte démarche de service, et alors même que vous ne savez rien du métier qui est le sien ? Nous avons bien dit
"est le sien", son savoir-faire lui appartient. Non pas l'inverse, qui voudrait qu'il appartienne à son savoir-faire. De sorte que cette personne pourrait se faire éventuellement le plaisir de
vous abreuver de détails proprement techniques, auxquels vous ne comprenez rien. D'ailleurs, à ce propos, la culture du numérique qui nous semble avoir pour épicentre le modèle anglo-saxon,
n'est-elle pas sur le point d'envahir tous les "espaces" relationnels, aussi bien privés, dans lesquels notre intelligence est appelée à s'épanouir ? Cette culture est celle qui veut que la
curiosité de l'autre porte en soi, comme un préalable, le désir vif de savoir et d'abord ce qu'il fait dans la vie. Nous sommes là dans l'idée, dans l'image mentale qu'il faudrait se faire du
statut de chacun. Ne devrait-on pas s'étonner de la facilité avec laquelle, tous "milieux" confondus et plus encore surtout là aussi où l'échec scolaire est reconnu comme le plus répandu, la
nouvelle génération s'adapte au langage technique comme à la manipulation strictement rationnelle d'objets commercialisés pour le "mieux être" relationnel de chacun ? Certes, il n'est plus
question de créativité quand le geste est aussi réducteur que celui par exemple d'une anonyme pression digitale exercée sur un clavier d'ordinateur ...
Et celui qui exerce une activité artistique dans tout cela ? Qu'en pensez-vous? disait-il. Ne devrait-il pas se montrer plus discret quand il parle de son "travail", qui est en vérité une longue
maturation de sa personne, qu'on appelle le talent, capable de se manifester sur la scène d'un théâtre vivant, d'une salle de concert, dans un musée, un livre ou encore dans une scène beaucoup
plus distanciée, transmise par l'image.
L'homme machine ou l'inscription corporelle de l'esprit .... Le cognitif va au cognitif. Et bien sûr, au delà de l'injonction de progrès, le concepteur jouit à juste titre d'un certain prestige,
dès l'instant où il se donne pour tache de participer à l'amélioration des conditions de vie au travail, de mettre au point les plans et schémas d'un projet qui à ce stade demeure à l'état
virtuel, avant de permettre le bon déroulement d'une action juste et rationnelle par un enchaînement logique d'opérations, aussi bien à la fabrication des pièces qu'au montage de celles-ci.
N'y a-t-il pas contradiction entre le fait d'interdire le travail des enfants et d'orienter des élèves en échec scolaire, bien avant leur majorité, vers un enseignement qui est aussi celui d'une
formation professionnelle avant l'âge ?
Nous sommes sollicités par le tout image.
Entre l'être et l'avoir, le faire.
L'intime et les abus de langage : le réel et les réalités. L'acte et les actions. Le monde et les sociétés humaines.
Comment peut-on sortir de telles inepties : << On ne naît pas ingénieur, on le devient ! >>
Et s'agissant de celui qui se trouve à la tête d'un Etat : << La fonction fait l'homme !>>
Ce n'est pas la même chose que de parler de l'envers et l'endroit plutôt que de l'inverse. Rien ne dit que l'envers et l'endroit puissent s'opposer, alors que l'inverse n'a
d'autre dynamique, d'autres implications que celles de s'imposer, d'effacer, d'annuler, d'éliminer l'adverse, perçu comme tel.
L'organisation des sociétés humaines, à la source des conflits dont les hommes ont à souffrir, qu'elle déclenche pour l'essentiel, se révèle plus complexe que ne l'est le monde vrai dont
ils sont pourtant issus et dans lequel ils auront vécus en y mettant de plus en plus de distance
Ce monde vrai des forêts tropicales aux récifs coraliens, ce réel paradoxal, à la fois multiple et singulier dans sa biodiversité spécifique, fait encore la splendeur du milieu naturel dont
nous sommes les enfants. A la domestication de nombre d'espèces, l'homme n'aura de cesse d'y ajouter la pluralité artificielle d'objets mécaniques, conçus dans le but d'en faire concrètement
d'utiles et même précieuses réalités, reproductibles à merci. Dire du milieu naturel qu'il nous est "extérieur" ne fait qu'ajouter à la confusion, alors que la plus géniale invention mécanique,
d'abord inerte, nous est par nature étrangère. Et ce qui nous conduit à dire de notre semblable qu'il est un "étranger" est en réalité pour l'essentiel le résultat d'une cogitation
qui refuse chez l'autre ce que nous avons nous-mêmes élaboré, pour aboutir à ce qui fait la différence et la diversité culturelle.
Chaque individu porte en lui à la fois la similitude et la distinction, laquelle peut aussi bien passer outre, jusqu'à dépasser l'élégance même des manières, du langage et
de la tenue, pour atteindre une authentique et simple présence.
Par nevenoe
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Mercredi 11 avril 2012
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15:40
Le vivant se reproduit dans le semblable mais jamais à l'identique, disait-il. Ceci posé, il ne savait pas qu'il lui serait si pénible d'avancer, qu'il devrait pour cela continuer de se heurter à
l'outil du raisonnement, qui est la marque de notre espèce, capable à son tour d'inventer des outils - non vivants ceux-là - mais au prix d'un contresens fonctionnel qui exige de la discipline
dans l'apprentissage, un bon déroulement de toutes les opérations sur le chemin d'une formation ( ne dit-on pas recevoir une bonne formation, mais comme d'une voie empruntée) dont il est très
difficile de se libérer autrement qu'en commençant par dénoncer le sens commun qui voudrait que cette voie, qui est celle du progrès matériel, soit aussi celle de la liberté.
Ainsi, me disait-il, voyez plutôt le service en salle dans la restauration : voilà une fonction où l'individu ne doit pas être confondu avec ce qu'il fait, avec l'image qu'il en donne. Quand
c'est le cas, alors peut-on considérer << qu'après tout, ll est là pour cela, et puisqu'il fait très bien son travail, qu'il n'y a aucun motif d'avoir à s'en plaindre, rien n'empêche qu'on
puisse totalement l'ignorer, ne faire aucunement attention à lui, jusqu'à ne marquer en l'occurence aucun infléchissement dans le flot d'une conversation, encore moins lui dire merci lorsqu'il
remplit sa tâche, étroitement liée, et d'abord par sa présence, aux différents moments, aux différentes étapes qui marquent le bon déroulement d'un repas.
La personne qui assure le service se trouve ainsi instrumentalisée. Le peu du regard qu'on lui porte n'en est pas un. C'est la fonction qui prévaut, c'est exactement ce que l'on peut attendre
d'un instrument, de sorte que l'organe visuel fonctionne en quelque sorte par défaut, dans l'inattention, sans atteindre pour ainsi dire son objectif, si ce n'est celui de conforter une image
mentale déjà mémorisée par le cerveau, à savoir l'idée que l'on peut se faire du service rendu par une personne, en occultant celle-ci.
Encore que dans la restauration, il est possible de dire : << je travaille en salle >> plutôt que d'affirmer << je suis serveur.>>
<< Il faut orienter nombre de jeunes vers l'apprentissage.>> Voilà l'urgence. Existe-t-il deux façons de dire, de voir, de faire parler une phrase ? Celle par exemple, qui peut
convenir à toute formation professionnelle : << L'enchaînement des opérations.>> Faut-il voir en chaque opération un maillon ? D'où l'enchaînement ? Mais la formation, elle, concerne
directement l'apprenti ? Serait-ce alors l'opérateur qui est enchaîné ? Les documentaires sur le sujet sont rares dans la boîte aux images qu'est la télévision.
Savez-vous, ajoutait-il, que le compagnonnage français est inscrit au patrimoine culturel immatériel de l'humanité depuis 2010 sous le titre : << Le compagnonnage, réseau de transmission
des savoirs et des identités, par le métier.>> L'artisanat d'aujourd'hui regroupe différents métiers, tous manuels, et pour le plus grand nombre d'entre eux, associés au bâtiment.
Des identités ? nous dit-on. Au XVIIIe siècle, dans le compagnonnage itinérant on s'identifie à l'autre, pas au métier, si ce n'est qu'il est assurément et avant tout manuel, même dans sa
diversité. Aussi le compagnon n'est en rien une sorte de "vrai jumeau" ou d'exacte réplique, mais un frère en humanité, itinérant lui aussi, avec lequel on partage le pain en fraternité, et cela
même avec la volonté de prendre ses distances, de se libérer de la tutelle des Corporations et autres Confréries.
Le maréchal-ferrant y allait de toute son énergie. On se plairait à écouter encore aujourd'hui le chant de l'enclume, tant il est vrai pourtant que jamais le fer du cheval ne sera l'exacte
réplique du précédent.
Lorsqu'on danse, affirmait-il, on ne réfléchit pas, on ne raisonne pas, le corps est en résonnnance avec le vivant, avec quelquechose qui est aussi dans la tête, que je n'ose appeler l'esprit. Et
pourtant. Alors sans doute il se pourrait bien que les philosophes soient de médiocres danseurs, pour avoir trop abusé de la cognition, de la froide logique. Le vivant se reproduit dans le
semblable, jamais à l'identique, c'est sa part à lui de créativité. Elle existait, elle existe encore chez l'artisan.
Par nevenoe
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Dimanche 4 mars 2012
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17:16
Lettre à Michel Onfray, à lui adressée le 8 février 2012, sur <Michel Onfray> michelonfray@orange.fr
bonjour, je crois que l'impact de votre travail et le succès qu'il rencontre ne vous rendront jamais inaccessible. Cependant j'avance très lentement dans L'ordre libertaire, parce que je
me dois de n'en pas perdre le sens, quand bien même j'ignore tout du vocabulaire philosophique. Aussi je pense en effet à ceux que vous avez à coeur de défendre, si nombreux, qui aujourd'hui
encore, à leur façon, sont très proches des parents d'Albert Camus comme des vôtres. L'ordre libertaire est un beau livre sur la fidélité.
Vos Chroniques me conviennent mieux dans la forme et le style, mais peut-on vous demander d'écrire pour celui-ci plutôt que celui-là ...!?
Cependant, page 248, j'ai buté sur la phrase suivante : << Oran, c'est l'anti-Tipasa, La Peste, le contraire de Noces, mais comme le recto constitue l'inévitable contraire du
verso d'une même feuille.>> J'ai ressenti qu'il y avait là quelque chose que j'avais déjà éprouvé, il y a quelques années, à la lecture de ce merveilleux livre qu'est par ailleurs
L'envers et l'endroit .
L'avers et le revers, l'endroit et l'envers, le recto et le verso, la pile et la face appartiennent au registre des objets qui obéissent aux lois de la statique. Or, un régime liberticide a sa
propre dynamique interne, destructrice en effet.
En vérité je ne comprends pas que le recto de la feuille, qui fait face, qui pour être visible reçoit la lumière, que ce recto donc soit un << inévitable contraire >> du verso,
autrement que par son seul positionnement, ce qui ne peut avoir d'incidence sur un contenu éventuel, et moins encore ici sur le fond, qui n'est pas celui d'une feuille vierge! Ou alors, d'une
page l'autre, la dynamique de lecture serait celle d'une suite de contraires et d'oppositions .
Sur l'arbre, la feuille est à la fois solaire, où la même face s'oriente vers la lumière, tandis que l'autre est tournée vers la terre, vers l'ombre portée. Cet équilibre est celui d'une
parfaite collaboration. On peut dire ici que l'organe crée la fonction, comme dans tout organisme vivant. Il y aurait donc dans nos sociétés une autre dynamique qui serait celle de
L'inverse, celle de la direction et du sens opposés. Celle d'un régime contre nature, liberticide assurément.
J'ai beaucoup de difficultés à m'approprier mon histoire familiale, celle de mes grands-parents petits paysans locataires, sans doute parce qu'elle est le plus vaste lot commun qui soit de
beaucoup de bretons. En revanche, mon histoire personnelle ( je suis né en 1934 ) va se singulariser très tôt, parce que je suis un enfant "dur d'oreille", c'est ainsi qu'on le disait à l'époque,
en difficulté dès l'âge de huit ans, qui va découvrir à onze ans, en 1945 dans la ville la plus proche, l'enseignement et la formation professionnelle, à raison de vingt heures d'atelier par
semaine. Ce Collège Technique première version est l'ancêtre des LEP d'aujourd'hui. Ce seront mes années noires, si je peux le dire ainsi, celle du mouton noir dans un contexte social très
précis, qui est pourtant le mien. Je suis trop jeune, sans fratrie, orphelin de père depuis l'âge d'un an. Je vais pourtant m'efforcer de bien faire, adhérer pleinement à cet élan de
l'après-guerre, celui du travail bien fait. Je ne suis pas manchot et je connais la satisfaction de celui qui obtient de bons résultats, très concrètement, par le geste juste.
Mais le plus important s'est gravé en moi dans ces quelques mots qui valent encore aujourd'hui, qui avaient force de credo : << La fonction crée l'organe. >>
Je me suis insurgé plus tard, puisque l'homme n'est pas créateur, mais au mieux seulement créatif. Nous voici donc dans une proposition qui est à l'inverse du mouvement naturel. En bureau
d'études, la fonction préfigure l'organe. Elle demeure une abstraction, avant même que d'être actualisée, et seulement après une exacte analyse fonctionnelle, comme aussi des calculs, qui
permettront de définir les formes de l'organe mécanique. Nous sommes là dans un "monde" qui est celui de l'inertie, qu'il faut combattre. Ce que fait très bien la vie, par essence, au point de
s'insurger contre la pesanteur. La "verticalité" de l'homme est singulièrement édifiante, à l'image peut-être de l'élégante et fabuleuse distinction de l'hippocampe qui lui évolue dans un milieu
marin plus favorable.
Oui, seul l'organe vivant crée la fonction, laquelle devenue multiple affine à son tour l'organe vers toujours plus de liberté dans l'acte vrai de créativité.
Voilà à quoi l'organigramme, l'organisation sociale tournent le dos, comme doit le faire le plus habile, le plus convaincu des exécutants, quand il est aussi le plus exposé aux contraintes, aux
rythmes, à la répétition du geste, et qu'il manque de recul en subissant cette autre "pesanteur", cette pression qui veut que l'on puisse oser l'identifier à une fonction.
Merci à vous, je reprends ma canne de pèlerin sur le chemin de L'ordre libertaire . Voici également mon blog : névenoé.over-blog.com
Pouvais-je espérer une réponse ? Je n'ai pas d'avis sur la question. L'Ordre libertaire de Michel Onfray suppose un travail d'envergure comme aussi une recherche hors du commun, qui me
dépassent par bien des aspects. Ma réaction nullement inamicale me paraît aller dans le sens et l'ordre des choses. Quand à se sentir ignoré, certes non. Pour cela faut-il encore être connu.
Par nevenoe
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Dimanche 19 février 2012
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12:55
Le séjour d'Albert Camus à Prague, dans L'envers et l'endroit.
Pour Albert Camus, tout jeune homme, il ne fait pas bon être pauvre et seul dans la "bonne ville" de Kafka, pour laquelle par ailleurs vous ne trouverez non plus chez ce dernier, dans toute
son oeuvre, aucune complaisante description. Rien ne trouve grâce aux yeux de Camus, tous sens à vif. Ni l'habitant ni l'habitat. Tout lui est péniblement étranger, alors qu'il s'est fait
étranger à lui-même, en acceptant de s'éloigner de tout ce qu'il aime : << j'étais à des milliers de kilomètres du pays familier.>> (p;75). Mais étranger à quoi, qui serait
lui-même, ou plutôt cette part de lui-même ? << Et voici que le rideau des habitudes, le tissage confortable des gestes et des paroles où le coeur s'assoupit, se relève lentement et dévoile
enfin la face blême de l'inquiétude. L'homme est face à face avec lui-même : je le défie d'être heureux ... Et c'est pourtant par là que le voyage l'illumine. Un grand désaccord se fait
entre lui et les choses. Dans ce coeur moins solide, la musique du monde entre plus aisément. Dans ce grand dénuement enfin, le moindre arbre isolé devient la plus tendre et la plus fragile des
images.>> (p;82).
De quel désaccord parle-t-on ? Ces choses qui font nos habitudes nous seraient-elles extérieures, et donc étrangères à ce monde où l'arbre ( que je dirais faire partie du réel - non pas son
image, fut-elle la plus fragile) a sa place au plus près de la nôtre ?
Camus n'a pas aimé Prague. Il va quitter cette ville pour se rendre en Italie. << J'entre en Italie. Terre faite à mon âme, je reconnais un à un les signes de son approche.>> (p;89).
Et plus loin : << A Prague, j'étouffais entre des murs. Ici, j'étais devant le monde, et projeté autour de moi, je peuplais l'univers de formes semblables à moi. Car je n'ai pas encore
parlé du soleil. De même que j'ai mis longtemps à comprendre mon attachement et mon amour pour le monde de pauvreté où s'est passée mon enfance, c'est maintenant seulement que j'entrevois la
leçon du soleil et des pays qui m'ont vu naître.>> (p;92).
Ce << maintenant seulement >> nous encourage à penser que c'était là le signe pourtant d'une prodigieuse et poignante maturité pour un jeune homme d'à peine plus d'une vingtaine
d'années, touché par la tuberculose dès l'adolescence. Ce mal, qu'il faudra voir comme un fléau social lié à la pauvreté, que l'on nomme aussi la peste blanche, fera des ravages jusqu'en 1950. Ce
drame se suffit à lui-même. Comment, à cet âge, ignorer les affres d'une mort prématurée ? La lucidité est non pas l'antidote mais le vrai ferment d'un amour fou de la vie. Et parlant de ces
sublimes moments vécus à Vicence : << Pour moi, aucune promesse d'immortalité dans ce pays.>> dit-il (p;94), évoquant ce pari fou du sensible, du sensuel, du sensoriel, impossible,
inaccessible autrement que dans sa chair.
Par nevenoe
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Samedi 18 février 2012
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12:41
Le voyage de Camus l'étranger à Prague ...
Dans L'envers et l'endroit, l'essai qui se rapporte à ce voyage est intitulé La mort dans l'âme. Pour un athée il conviendrait plutôt d'évoquer l'esprit, tant le mot
âme est chargé, mais il est difficile aujourd'hui de remplacer une formulation aussi répandue à l'époque, par quelque chose qui dirait bien qu'en effet, lorsque la mort rôde, l'esprit lui
pour autant n'est pas mort.
Camus écrit ceci : << J'arrivai à Prague à six heures du soir. Tout de suite, je portai mes bagages à la consigne. J'avais encore deux heures pour chercher un hôtel. Et je me sentais gonflé
d'un étrange sentiment de liberté parce que mes deux valises ne pesaient plus à mes bras.>>
Cet étrangeté ne va-t-elle pas au-delà d'un ressenti que chacun peut connaître au moment de se retrouver les mains libres ? Est-ce bien seulement recouvrer sa liberté de mouvement ?
N'est-ce pas aussi que ces deux valises et leur contenu viennent comme lui de l'endroit où il vit ? Que c'est aussi inverser le mouvement que de s'en décharger ?
Que devrait-on pouvoir laisser après soi lorsqu'on voyage ? Je dirais quasiment tout ... et donc, à défaut de pouvoir se montrer dans toute sa nudité, d'être ainsi que l'on puisse librement
découvrir un lieu qui nous est étranger avec l'esprit ouvert, donc vidé de tout ce que l'on croît être. De sorte que très naturellement nous puissions devenir comme étranger à nous-mêmes ;
à cela en tout cas que nous avons laissé derrière nous, par la plus agréable et la plus simple forme d'oubli qui soit.
On pourrait disserter sur le bagage, cette sorte de charge que la clientèle des palaces fait peser sur le porteur, jusqu'au déclassement de ce dernier, quand l'un, dans son état, se considère
manifestement et supérieurement bien plus libre que l'autre - au point de l'ignorer.
Par nevenoe
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Mercredi 15 février 2012
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18:34
L'absurde disparition, le 3 janvier I960, d'Albert Camus poignant écrivain de l'absurde, tué sur le coup à quarante sept ans, il y a plus d'un demi-siècle, dans un mortel accident à
bord d'une Facel Vega FV3B.
Que dit Wikipédia de ce véhicule automobile ? Jean Daninos, pdg de Facel S.A. en est le concepteur << sous la marque Véga construite par Facel >> dès 1954.
<< C'est le frère journaliste et écrivain Pierre Daninos qui lui suggéra Vega, l'une des étoiles les plus brillantes de la constellation de la Lyre, symbole de puissance et de
prestige.>> On sait qu'Albert Camus se proposait de rejoindre Paris par le train. Le texte publié par Wikipédia évoque également la réaction à cette époque de l'écrivain René Etiemble
déclarant : << J'ai longtemps enquêté et j'avais les preuves que cette Facel Vega était un cercueil. J'ai cherché en vain un journal qui veuille publier mon article...>>
N'en sachant pas davantage, puis-je ajouter une curiosité malsaine à ce qui demeure un fait tragique ? En 1960, en seconde main, donc d'occasion et sans grands moyens, j'ai fait l'acquisition
cependant d'un coupé Simca sport, pour le motif que les lignes de ce modèle m'enthousiasmaient, alors même qu'il se trouvait par ailleurs équipé d'une boîte de vitesse Maserati, possédant ce
qu'on appelait à l'époque une "surmultipliée", ce qui n'avait rien non plus d'innocent. J'avais donc cette fougue dite de la jeunesse qui mêlait en moi le goût de la vitesse et de la séduction.
Aujourd'hui, la Bretagne est équipée d'un réseau routier de voies expresses conçues sur le modèle des autoroutes, où la vitesse est limitée à 110 kms/heure pour la raison suffisante qu'elles ne
possèdent que deux voies de circulation. Les statistiques montreraient vraisemblablement que la fréquence d'accidents graves ou mortels y est parmi les plus basses. La question n'est pas
là. Rouler par exemple de Vannes à Brest sur une centaine de kilomètres, c'est faire le constat que vous êtes instantanément l'otage d'un flux où "tout le monde" roule entre 110 et 120 kms/heure.
La voie de dépassement ( et le plus souvent "en meutes") est celle d'une stratégie inexplicable, si l'on n'a pas en tête que ce sont là des personnes qui toutes sont pressées, et qui véhiculent
une tension permanente. L'écrasante majorité d'entre elles sont là pour leur travail. L'activité professionnelle exigerait donc que l'on aille de plus en plus vite ?
Il y a beaucoup à dire sur la vitesse relative d'un mobile ( d'un véhicule ici dans lequel la conscience d'une volonté de puissance ajoutée se fond bel et bien dans une attitude collective ) par
rapport à la vitesse de rotation de la terre, laquelle participe à la notion ( toute subjective ) de durée, en particulier d'une journée. Il est à parier que la vitesse mécanique qui nous
bouscule, dans laquelle nous sommes, raccourcit le "temps" ( immatériel ) d'une journée, telle qu'elle pouvait être perçue par nos précédentes générations, dans et par le rythme naturel de la
marche.
Par nevenoe
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Mardi 14 février 2012
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10:34
L'être et l'avoir. Qu'est-ce que l'avoir, si l'on occulte le faire qui le précède ? Jouir de ce que l'on a sans avoir eu à le faire, est-ce la même chose que de faire ce qui se
révélera accessible seulement à quelques-uns ? Il est tant de biens ( les mal nommés ) qui défient le bon sens et plus simplement les besoins élémentaires, que cela ne peut faire ignorer
les contraintes et le conditionnement qui vont immanquablement échoire à celui, à celle, à ceux qui en assureront l'exécution.
Par nevenoe
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Lundi 13 février 2012
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15:05
Si, comme il est dit très souvent, la volonté de puissance nous habite tous, si cela semble vouloir s'être justifiée par la "nécessité", aux origines, de maîtriser la nature ( et plutôt que de
composer, de collaborer avec elle) alors il est a craindre que nous n'ayons eu de cesse de vouloir appliquer cette même maîtrise à l'autre, c'est à dire à nous-mêmes, qui sommes de la nature ; de
le dominer, d'exclure méthodiquement en lui et donc en nous ce qui demeure sauvage, qui n'est pas violence, comme on veut le dire de la bête immonde, mais tout à l'inverse amour de
la nature. Comment pourrions-nous aimer ce qui nous serait totalement extérieur, donc étranger ? Si l'amour de la nature est notre seule vérité, l'amour de la vie est là dès les origines, seul
capable de combattre l'absurde.
Par nevenoe
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Mardi 7 février 2012
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10:48
L'évidence est quelque fois d'une effarante banalité, et peut conduire à chercher ailleurs ce qui du coup se révélera complexe, peu satisfaisant pour une curiosité devenue insatiable.
Ainsi peut-on émerger d'un profond sommeil, au milieu de la nuit, avec aussitôt l'agréable et volatile sensation d'avoir ce que l'on appelle les idées claires, voire même une autre forme
d'approche, mais lumineuse et d'une éclairante évidence. Cela ne dure pas car l'instant d'après, la tentation de formuler, de faire appel aux images, d'ajouter à la pesanteur des mots, en voulant
les introduire dans ce qui apparaît comme une bulle d'une transparente fragilité, tout cela se révélera difficile. Mais pourtant ...
C'est une vérité qui s'impose, lorsqu'il nous vient à l'esprit que tout ce que nous mangeons est dans la terre et se trouve dans la terre. Pour cela il y faut c'est vrai toute
l'intelligence des espèces végétales pour en extraire les substances nutritives, qui deviendront les nôtres, ce qui nous dispense pour le coup d'avoir à les chercher nous-mêmes ! Ainsi
sommes-nous cela, fait de cela en quelque sorte qui est puisé dans le sol. De quoi serions-nous constitués qui se trouverait ailleurs? ( oui, bien sûr aussi, dans les océans ). Les animaux marins
ne s'y nourrissent pas autrement. Et manger de la chair, en prédateurs, comme nous le faisons nous-mêmes, c'est comme de se montrer paresseux, en se dispensant de la deuxième étape, où la racine,
le fruit, le légume se font à leur tour nourriture ! Alors donc, nous sommes bel et bien terriens, et cela d'abord. Sans oublier que la planète Terre, la bien nommée, fait partie du tout,
et que dans ce tout intervient l'énergie solaire, cosmique et tellurique.
Ainsi pourrait-on réfuter au moins la première partie d'une phrase répandue : << Tu es poussière et tu retourneras à la poussière. >>
Un organisme vivant a pour lui d'avoir à se nourrir continûment, aussi bien des rayons du soleil, mais il n'est pas poussière, en cela qu'elle ne contient aucun nutriment.
Ce qui est saisissant c'est que nous n'avons fait aucun progrès dans nos croyances, si l'on veut bien considérer que les peuples primitifs vénéraient déjà la terre-mère nourricière. A quoi
il faut ajouter que cette même terre primitive s'est révélée être le creuset de la fécondité qui est à l'origine de la vie, ce que l'homme d'alors pouvait avoir saisi intuitivement. Je ne
comprendrais pas que les premiers agriculteurs, fort déjà d'une technologie rudimentaire, puissent s'être détournés pour autant de la Nature. Car si l'agriculture, comme la chasse, est
aussi le signe d'une organisation collective, mais qui va faire de lui un sédentaire, il ne peut ignorer que son ancêtre chasseur-cueilleur pouvait se réclamer lui aussi d'une Nature
divinisée, authentiquement sauvage, c'est à dire à la fois vierge et féconde. On voit bien là les prémices d'une religion qui hantent encore l'esprit. Il s'agirait donc de choisir entre la terre
et le ciel, qui pourtant ne font qu'un tout ? Cette bulle échappée du sommeil suggérait-elle une forme humaine émergeant de la glaise sous les doigts d'un artiste parmi les premiers, à l'aube de
l'humanité ?
Aucune image ne remplacera jamais une personne qui est à vous présente et qu'il vous reste à découvrir ; en cela elle vous est inconnue et peut le rester durablement.
L'image est en soi une forme d'absence. Elle est donc tout cela aussi qui n'a rien à faire avec l'authenticité, et qui peut être vu comme un effet de mode, une fiction ou bien encore tout un
enveloppement, durablement codé socialement, comme peut l'être un uniforme, mais jusqu'à la caricature.
Par nevenoe
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Mardi 7 février 2012
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10:41
Je trouve qu'on ne regarde pas les arbres comme il est vraisemblable qu'on le fasse lorsqu'on se trouve devant des êtres vivants. Pourtant ils le sont ! Le regard ne va plus à ceux parmi les plus
robustes ou les plus grands qui "évoluent" dans notre environnement ( il en reste encore ) avec une pleine autonomie, sans intervention - et peut-être même à cause de cela - sans autre
motif d'abattage que celui d'être rendus trop vieux ou dangereux, juste bons à jeter au feu ; alors que tous les soins que dans le même temps nous prodiguons aux arbustes et plantes des
jardins, devraient nous garder d'un tel éloignement, d'un oubli aussi radical, et pour ainsi dire d'une forme d'abstraction qu'on ne peut expliquer que par un goût versé dans l'esthétisme
et l'ornementation.
Celui qui parle à dix personnes les ignorent toutes.
Il faut être dans l'oubli de la vie pour oublier la mort ; être à la tâche toujours ou s'occuper autrement, en moult distractions, jusqu'à l'oubli total de la vie en soi.
Lire un bon livre c'est parcourir en solitaire le cheminement d'une histoire écrite d'une seule voix.
Faut-il que l'on en vienne à parler à son téléphone en pleine rue, comme si on était seul au monde ? Avec force mimiques et gestes à l'appui, en pure perte, et pourtant merveilleusement modelés
jusqu'alors par l'immémoriale et chaleureuse relation possible entre deux êtres . Mais aussi l'objet n'est-il pas des plus précieux s'il est dans son téléphone une personne qui est la seule au
monde peut-être à qui l'on veut parler ?
Il se peut que la philosophie conduise à la méditation, mais la méditation demeure inégalée, où cette fois seul l'esprit se plaît à emprunter le raccourci des occupations les plus simples pour se
manifester en un riche et clair silence, loin du cheminement des mots suscité par une fonction cognitive des plus performantes .
Les nouvelles générations vont-elles connaître la plus dévastatrice addiction aux images, jamais connue ?
Par nevenoe
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Publié dans : litérature et société
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