Sur la voie expresse, un panonceau en forme de flè- che, une invitation à changer de monde, au bout d’une longue ligne droite: la Chapelle Saint-Germain. Quitter la circulation intense,
s’abandonner aux méandres d’une petite route désertée, au cours sinueux, pareil à celui d’un ruisseau, goûter un calme si soudain: ce n’était pas la première fois qu’il agissait de cette façon. Se
laisser conduire, retrouver de loin en loin la même petite flèche, intelligemment placée. La chapelle, à tout moment, pouvait apparaître. Et pour ce qu’il éprouvait, il verrait plus tard. Il n’y
avait pas de mot pour arrêter cette chose en mouvement, qui devait courir, se perdre dans la campagne.Plus tard , il parlerait d’un moment de bonheur, quelque chose comme cela, qui ramasserait le
tout. Qu’allait-il découvrir ? Une petite merveille, ou quelque chose de décevant qui pouvait le laisser dans ce sentiment si particulier , quand, après avoir ralenti, puis dépassé le lieu, il
roulait quelques instants. Avant de rebrousser chemin. Rouler sans but sur une route de campagne. Sans but aucun, voilà ce qu’il ne s’était jamais offert. Il pouvait s’écouler des années entre
chacune de ses escapades - souvent pour le conduire à un petit chef-d’oeuvre, lui faire vivre ce qui aurait pu être, lui semblait-il, une vraie passion. Le hameau en bordure de route lui était
apparu, aussi soudainement qu’il voyait sur sa gauche le clocher. La chapelle demeurait invisible. Entre la route et le rideau des arbres, un grand dégagement, aménagé en vain. Une vigoureuse
végétation, déjà, tenait l’endroit. Il s’était garé plus loin, revenait sur ses pas. Cette idée de parking, aussi... comme une blessure ! La force du lieu était ailleurs, dans cette sorte d’oubli
où les hommes l’avaient plongé. Mais ce qu’il voyait cette fois le retenait encore : on avait sablé l’étroit sentier qui , sans doute, conduisait à la chapelle. C’était un beau chemin de terre
battue, avec cette étrangeté, cette blondeur répandue du sable de mer. Il y était engagé. La masse des grands arbres - ceux-là qui se joignaient au dessus de lui - déjà lui donnait plus que du
bien-être. Et cette chapelle qui s’offrait - d’abord comme un pan de muraille- le portait à faire un dernier pas : il pouvait l’embrasser toute et voir qu’elle était faite comme une imposante et
longue maison , percée de deux magnifiques portes en façade, dont la plus belle, sur sa gauche, servait d’entrée. Sur sa gauche encore, pointait là-haut la perspective écrasée du clocher. Sa base
lui était cachée. Quelque cho- se s’était produit , au front de l’édifice, qu’il ne comprenait pas : une sorte d’éboulis figé, colmaté - derrière lequel le clocher était ancré -montrait
l’appareillage des pierres à nu dans l’épaisseur de la construction, un escalier chaotique qui ne conduisait nulle part. Comme si quelque chose, dans ce superbe édifice, n’avait pas abouti. Cette
façade cependant suffisait à son bonheur. Il s’en était approché. Son oeil suivait la ligne nue, pierre sur pierre, du jointoiement, si resserré qu’il bloquait chacune en un rectangle parfait,
encastré dans l’ensemble. Il s’arrêtait, jaugeant 2 leurs proportions, caressant du regard l’inimitable robe du granit. Un cri joyeux, un cri d’enfant percutait l’espace, le remplissait. Pour
s’être cru seul, la surprise était totale. La curiosité, dans le silence revenu, aussi le charme rompu,cette fascination qui tenait du corps à corps : se mouvant, il goûtait au bonheur retrouvé, du
lieu tout entier. Ces grands arbres serrant de près le monument avaient pris la relève des hommes. C’en était fini des grandes assemblées. Il aurait fallu lever le nez bien haut pour engager dieu
sait quelle conversation avec ceux-ci, tous vigoureux géants. Sans doute si peu enclins à s’émouvoir. Ce n’est pas un enfant mais trois, qui surgissaient, ou plutôt deux adolescents et la petite
fille au cri joyeux. Qu’ils se soient trouvés de l’autre côté de la chapelle, sur l’arrière, lui donnait envie d’y aller voir. Mais ils demeuraient figés. Lui battait en retraite. Une idée folle.
Il lui fallait courir à la voiture, revenir au plus vite. Il le savait, il avait oublié son appareil photographique à l’hôtel. Dans le coffre, qu’il ouvrait fébrilement, sa vieille caméra super
huit. Ce serait encore bien plus délicat. Revenant sur ses pas, il s’efforçait de trouver son calme. Il lui restait trois mètres de film! C’était bien la peine de s’éparpiller ! Il n’y avait aucune
chance pour qu’ils soient encore là. C’est lui cette fois qui créait la surprise. Ils avaient repris leurs jeux. Plus que de la surprise. L’expression du plus trapu des deux garçons ( le regard
qu’il pointait sur la caméra) ne laissait rien espérer de simple. Tout - la caméra qu’il serrait - tout lui paraissait en suspens autour de lui. Farouche aussi sa détermination ( qu’il ne
comprenait pas bien ). “ Je peux ? “ disait-il, interrogeant le plus grand des deux. Ce dernier lui rendait son regard. Il ne pouvait y lire de réponse. Il se passait quelque chose de plus
important - il n’y avait ni sourire ni gravité sur le visage du jeune homme. Simplement, il le regardait. Lui se sentait regardé comme jamais. Il n’avait pas connu quelque chose d’aussi fort.
Personne, jamais, n’avait su lui montrer autant d’intérêt. Ce regard, oui, le rendait totalement à lui-même. Il était impossible de s’y soustraire, et c’était là, il le sentait, tout le feu de sa
propre détermination. Il fallait absolument fixer par l’image cette chose qu’il n’arrivait pas à saisir. Le jeune homme maintenant regardait son compagnon. Lui aussi en était comme éclairé et
semblait écouter. - Faut pas ! disait-il rudement, si rudement que cela ressemblait à une sorte d’écho, quelque chose dont il se faisait le porte-parole. Seule la petite fille semblait échapper à
tout cela. Elle s’était rapprochée du plus grand. Se tenant tout contre lui, elle n’avait pas tardé à lui prendre la main. Elle répétait doucement “ Yoa ! Yoa ! “. Ce n’était pas de l’impatience.
Simplement cette petite main qu’il voyait, retenant la grande, lui paraissait comme un extraordinaire appel, auquel le jeune homme ne pouvait résister. La petite l’entraînait. Et tout aussitôt, ils
s’étaient trouvés dans un bel équilibre, chacun retenant le bras tendu de l’autre. Elle l’entraînait dans une ronde, le corps un peu renversé, reculant, arc-boutée sur ses deux petites jambes avant
que son grand compagnon ne lui ait imprimé cet élan dont il demeurait le pivot. Rien ne devait plus compter pour ces deux-là. Il aurait juré qu’on l’avait oublié. Il y avait cet autre garçon, mais
lui aussi s’éloignait. En un court volte-face, prenant appui sur un muret avant de s’y asseoir, tourné maintenant vers lui, il le regardait. Son expression était la même. “Faut pas”,avait-il
affirmé. Il semblait attendre. Peut-être espérait-il tout simplement 3 qu’il s’en irait. Ce n’était plus possible. L’oeil collé au viseur, il voyait qu’il ne fallait pas renoncer, que ce serait
trop tard. C’était si peu de chose qu’il voulait prendre, avec si peu de film ! Il se contenterait de cette petite scène, quelques images. Il y avait de la magie dans le lent tournoiement qui liait
l’enfant à celui-là dont il voulait capter l’expression, si heureuse, si absorbée à la fois. Il lui était douloureux de voir combien ils lui échappaient. Malgré cette courte distance qui les
séparait. Malgré tant de lenteur. Seul le bruit de la caméra était là, proche de son oreille, comme une vigilante réalité. Tant de lenteur, de lenteur vraiment. Il éprouvait un sentiment heureux et
bizarre à les voir tournoyer. Ils tournoyaient, tournoyaient. Fallait-il même suivre si longuement quelque chose qui allait en se répétant, ou plutôt continûment, en s’isolant, oui, de plus en plus
fort. Il s’en arrachait, filmant le décor alentour ! tout, n’importe quoi ! ne s’arrêtant sur rien. Rien non plus, dans l’enroulement de la caméra, n’annonçait l’arrêt. Il s’était trompé. Pis
encore, elle ne fonctionnait plus correctement ! Il paniquait à cette idée. Comme s’il était dit, dès le début, qu’il ne devait pas forcer les événements. Il appuyait rageusement sur la gâchette
avec le sentiment de faire quelque chose d’inutile. Le déclic caractéristique de l’appareil, tournant à vide, était venu le délivrer. Délivré, il l’était encore, de les voir s’éloigner. Pourtant ne
lui avaient-ils pas vraiment tournés le dos. Avant qu’ils le fassent, il s’était trouvé embarrassé devant le feu de trois regards malicieux, qui semblaient lui dire: “ Allez va ! ne sois pas
embêté, nous savons qui tu es”. Il en était resté fortement troublé , ou contrarié. C’était bien qu’il soit à nouveau seul. Autant qu’il pouvait le souhaiter. Retrouver le cours des choses, renouer
avec le lieu, avec ce tronc énorme, là, devant lui, lisse sans doute, mais rêche et tendre à la fois. C’était un hêtre. Il venait de se le dire que c’était un hêtre, il en avait eu conscience
aussitôt. Que venait faire ce nom, entre l’arbre et lui ? Ca ne pouvait servir qu’à mes sem- blables - à communiquer entre eux. Entre lui et l’arbre, le langage des hommes était de trop. Il
l’aimait. Et pour son impertinence. Rarement pareil arbre avait approché d’aussi près une chapelle. Dressé à l’angle du pignon, frôlant la haute verrière du choeur, il le sentait animé d’une toute
autre force qu’elle, pour l’avoir dépassée si tôt sans doute qu’il lui voyait maintenant la tête dans le ciel. Il aimait les arbres - qui le lui rendaient bien - plus fort depuis qu’il avait vu,
enfant, “comment c’était fait à l’intérieur”. Un bel arbre comme celui-ci - mais étendu de tout son long - que des hommes avaient sectionné à sa base. Quelqu’un lui touchait le coeur; appuyant
l’index, remontant vers l’écorce, il ânonnait une suite de chiffres comme lui n’aurait pas su le faire. Il entendait parler de l’âge d’un arbre ! C’est là ce qu’il entendait aussi dix fois l’an, à
propos de tout et de rien. Quel âge as-tu ? Tu es grand pour ton âge ! Il s’était approché, il voyait un beau dessin, comme autant de peaux ajoutées pour se protéger mieux du froid chaque hiver. Et
voilà que quelqu’un lui montrait encore le coeur, ce rond minuscule, comptait trois anneaux, bouclant d’un doigt le troisième. “ Cà, c’est toi ! “ disait-il en riant. Ainsi l’enfant était là, au
coeur, pour toujours. Et s’il était fort de ses quatre ans, c’est qu’il les portait avec lui, partout, sans avoir laissé jusque là une heure, un jour de sa vie se perdre dans il ne savait quel
tiroir aux souvenirs. Bien sûr, il avait compris cela par la suite. N’empêche,il s’était quelque peu brouillé déjà avec les grandes personnes qui se montraient si bruyantes, et si bornées ! Il
s’était même juré qu’il 4 ferait comme cet arbre,lui aussi, toujours, jusqu’à ce qu’il soit très vieux. Il n’avait aucun besoin de se souvenir de son enfance. L’enfant en lui était là. N’était-ce
pas de l’impertinence encore que d’avoir grandi au pied du muret d’enclos, que ses racines achevaient d’ébranler, un muret éventré ci et là, bien qu’il fut très bas, joliment appareillé d’un front
de pierres plates. L’impression de ruines venait de quelques pierres effondrées, qui à l’origine couronnaient l’ouvrage avec la régularité d’une banquette sculptée. Ce mur enserrait un grand espace
gazonné, dru et luisant, qu’il fallait fouler au pied non sans penser à la terre profonde qu’il recouvrait. Il y avait songé en arrivant, mais confusément, en voyant une ligne - toute droite - de
grasses taupinières, courant en diagonale. Quelque chose l’avait choqué, même si les morts n’y étaient plus. Qu’il lui était difficile de quitter l’endroit - ce muret où le garçon, plus loin,
s’était assis. Il lui restait pourtant à découvrir la face cachée de la chapelle, qu’il supposait orientée quelque part entre le Nord et l’Ouest. L’émerveillement l’y attendait, venue d’une
somptueuse petite fontaine qu’il n’aurait pas imaginé là. Le muret n’existait pas ou n’existait plus de ce côté, seulement la profondeur d’un bois, dont on avait fait reculer le front à plusieurs
reprises, d’une façon très irrégulière.Les premiers arbres étaient jeunes, la dernière coupe encore récente,le sol peuplé de moignons, de tiges sectionnées, parfois aiguës, émergeant d’un tapis de
feuilles noircies. On respirait l’humidité. Elle verdissait sur le mur aveugle de la chapelle. En un lieu si avare de lumière, la fontaine semblait étrangement épargnée. C’était un ouvrage de
pierre, taillée par un artiste qui avait laissé là de saisissantes figures, animaux monstrueux et figés. La niche du saint était vide. Et l’eau paraissait légère. Comme l’avait été le rire de la
petite fille. Cette fois, il était sur le point de s’en aller. Et quittant le lieu, il retrouvait déjà l’allée sablonneuse, avec l’impression que quelque chose lui avait échappé. Il devait avoir le
regard assez vague, comme celui qui ne sait pas ce qu’il cherche. Assez pour se laisser prendre à penser : “ mais ce sont des châtaigniers !”. Qu’avait-il encore besoin de les nommer ? Cependant
oui, l’allée était bordée de châtaigners aux troncs énormes, plantés trop près les uns des autres, contrefaits, noueux comme les vieux arbres élagués des boulevards. Il était singulier d’avoir
voulu là ces arbres de plein vent - Qu’on voyait jadis, hauts et solitaires, d’un village à l’autre. S’approchant , il découvrait ce qu’ils semblaient cacher. Tous étaient marqués. Depuis le sommet
sans doute. Cette longue traînée, si caractéristique, la foudre. Et voilà qu’il comprenait : c’était le lieu qui était marqué, le lieu tout entier. Ce n’était pas le clocher principal qu’il avait
vu. Il devait dominer dans un ensemble monumental, à trois flèches, que la foudre avait frappé. *