A propos de << Bergson à toute heure >> Robert Maggiori, Philosophe, écrit ceci : << Si l'on voulait circonscrire ce qu'on ne trouve que << chez >> Bergson, et qui définit sa singularité, on ne pourrait pas, cependant, ne pas reprendre cette proposition par laquelle le philosophe, pressé par ses auditeurs du Collège de France, résuma un jour sa pensée : << J'ai dit que le temps n'était pas de l'espace.>>
Conscience. Truisme? Chacun ne sait-il pas d'emblée que << le temps n'est pas de l'espace >>, que les allers-retours dans le temps sont aussi impossibles que sont possibles les allers-retours dans l'espace ? Pourtant si c'est une thèse, convoquant la notion de durée vécue et l'opposition entre qualitatif et quantitatif, on s'aperçoit qu'elle change tout. >> ( voir la suite de l'article dans Libération du 3 Mars 2011, en page des Essais Livres,).
Mon amie poétesse Emilienne Kerhoas - que je salue, à qui je dis merci - découvrant que j'utilisais l'expression " le temps n'existe pas ! ", s'était montrée très gentiment un peu désapointée de me trouver à un point où j'en étais encore à vouloir affirmer pareille banalité, pourtant exacte on ne peut mieux, en vérité. Et plutôt que dans la précipitation d'un << Chacun ne sait-il pas d'emblée? >> une telle découverte pour un jeune homme ne manque pas d'être tout d'abord un grand bouleversement, qui réclame dans l'urgence que l'on se mette en accord avec un ordre universel jusque là inaperçu, en se donnant pour tâche ( sous des conditions et dans un temps fixés, nous dit la tradition !! ) de démêler, par de nouvelles attitudes et pratiques, l'écheveau chaotique du quotidien dans lequel les neurones s'abusent et s'emprisonnent. Il y faut du coeur, la tâche est difficile pour ne pas dire dangereuse puisqu'elle peut conduire à l'isolement, tant notre vie commune se conditionne et s'organise dès l'enfance, se voulant pour ainsi dire exclusivement temporelle, en tout cas à partir d'une notion quantitative de "temps" à laquelle il est humainement très difficile d'échapper, mais qui demeure cependant une donnée virtuelle totalement absurde, puisqu'elle est au mieux comme au pire la représentation d'une dimension physique inexistante ! Ne pas pouvoir palper la matière du temps et ( dans le même temps si j'ose dire ) le vouloir en mouvement, est une absurdité. Un présent dynamique n'a de sens que par la matière identifiable des choses présentes.
En lisant le propos de Robert Maggiori, quelque chose m'a heurté, qui concerne les allers-retours dans le temps ou dans l'espace. S'agissant de l'espace, l'Académie se trompe lorsqu'elle dit de l'aller-retour qu'il s'agit d'un << trajet effectué dans les deux sens >>. C'est confondre le chemin à parcourir, considéré comme inerte, et le mobile, qui ne connaît qu'un sens, celui du mouvement, lequel est fléché. Revenir au point de départ, lui-même propulsé dans l'espace, ne signifie pas que le sens de la marche du mobile s'en trouve inversé. L'acrobate juché sur son monocycle de cirque avance, même à reculons, lorsqu'il effectue un rétropédalage. La chronologie ne serait que le sens même du mouvement fléché, et le sens même de la vie, lequel ne concerne que les objets identifiés. Il n'y a pas d'allers-retours possibles dans l'espace, car ce serait considéré celui-ci comme inerte, alors qu'il n'y a rien de semblable dans un univers en mouvement, si ce n'est une gigantesque impulsion d'énergie.
Et pourtant, et pourtant ... nous y croyons, à ce temps des horloges. Notre démarche est bien celle d'une inversion : le progrès matériel est à ce prix. Camus évoquait un envers du décor, mais il y a là dans ce qui est dit quelque chose de statique, comme l'envers et l'endroit d'un tissu, d'une pièce de monnaie, alors qu'il s'agit de la marche en avant de toute la nature, du grand jardin planétaire que le sédentaire a fini par perdre de vue. Et n'est-il pas tenté par quelque chose qui dirait ceci : " Là où j'étais hier j'y retourne aujourd'hui ; et la seule marche en avant que je me reconnaisse est celle de la veille au lendemain, lorsque je dors. Et encore cette marche en avant m'effraie quand j'y pense, car elle me rapproche chaque jour du jour de ma mort. Il me faudrait connaître un réveil joyeux, comme l'amant qui se voit une belle journée de vie devant lui " ?
Qui a écrit cela, ce Dimanche 14 Août 1853, à Trouville ?
<< Comme ça se fout de nous, la nature ! et quelle balle impossible ont les arbres, l'herbe, les flots ! La cloche du paquebot du Havre sonne avec tant d'acharnement que je m'interromps. Quel boucan l'industrie cause dans le monde ! Comme la machine est une chose tapageuse ! A propos de l'industrie, as-tu réfléchi quelquefois à la quantité de professions bêtes qu'elle engendre et à la masse de stupidité qui, à la longue, doit en provenir ? Ce serait une effrayante statistique à faire ! Qu'attendre d'une population comme celle de Manchester, qui passe sa vie à faire des épingles ? Et la confection d'une épingle exige cinq à six spécialités différentes ! Le travail se subdivisant, il se fait donc, à côté des machines, quantité d'hommes-machines. Quel fonction que celle de placeur à un chemin de fer ! de metteur en bande dans une imprimerie ! etc.,etc. Oui, l'humanité tourne au bête. Leconte a raison ; il nous a formulé cela d'une façon que je n'oublierai jamais. Les rêveurs du moyen âge étaient d'autres hommes que les actifs des temps modernes.>>
Gustave Flaubert ( Lettre 228 ) dans Lettres à sa maîtresse, Tome III. Ed. La part commune.
Il nous reste les Zemmour et Nolleau, ce dernier nous proposant rien moins que de remettre << tout à plat >> devant une Isabelle Saporta, toute guillerette et riant aux éclats, alors qu'elle produit un ouvrage essentiel, d'observations profondément tragiques, "Le livre noir de l'agriculture".